Histoire et Genèse du Concept de Blast : Du Champ de Bataille à la Cité
L’histoire du blast est celle d’une blessure "invisible" qui a longtemps dérouté les médecins militaires avant de devenir une préoccupation majeure de la médecine d'urgence civile.
1. Les prémices : Le "Vent du Boulet" et la Grande Guerre
Bien avant que le terme de "blast" ne soit médicalement codifié, les soldats des guerres napoléoniennes parlaient déjà du "vent du boulet". On observait des soldats mourir subitement sans aucune blessure externe apparente après le passage d'un boulet de canon à proximité immédiate. À l'époque, on pensait que le simple déplacement d'air "étouffait" la victime ou créait un vide mortel.
C’est lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918) que la prise de conscience s'accélère. Avec l'usage massif de l'artillerie lourde, les médecins de tranchées voient arriver des soldats hébétés, prostrés, présentant des saignements par les oreilles ou le nez, sans éclats de métal dans le corps. On invente alors le terme de "Shell Shock" (choc de l'obus). À l'époque, la confusion est totale entre les lésions neurologiques réelles dues à l'onde de choc et les traumatismes psychologiques.
2. L'entre-deux-guerres et la naissance du "Blast" médical
Le terme "Blast" (souffle en anglais) commence à être utilisé de manière scientifique dans les années 1920. Cependant, c'est durant la Guerre d'Espagne (1936) que des autopsies révèlent pour la première fois la réalité anatomique du phénomène : des poumons hémorragiques chez des victimes d'explosions aériennes ne présentant aucune trace d'impact cutané.
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant décisif. Les travaux de Sir Solly Zuckerman, un anatomiste britannique, sont fondateurs. En étudiant les effets des bombardements sur les populations civiles à Londres (le Blitz), il prouve expérimentalement que c’est l'onde de pression physique — et non un gaz ou un effet psychologique — qui déchire les tissus alvéolaires. On découvre également à cette époque le "blast immergé" : les marins dont les navires étaient coulés subissaient des lésions abdominales et pulmonaires dévastatrices si une charge de profondeur explosait dans l'eau à proximité, l'eau étant un vecteur d'onde de choc bien plus efficace que l'air.
3. L'évolution vers le Blast Civil : L'ère du terrorisme et des accidents industriels
Pendant longtemps, le blast était considéré comme une pathologie exotique, réservée aux médecins militaires en opération. Deux facteurs ont brutalement fait entrer cette pathologie dans le domaine civil :
Le terrorisme urbain : À partir des années 1970 (conflit irlandais) et surtout après les attentats des années 2000 (Madrid, Londres, Paris), les urgentistes civils ont dû apprendre à gérer des "blasts en milieu clos" (métros, bus, salles de concert). En milieu fermé, l'onde de choc se réfléchit sur les murs, créant des phénomènes de résonance qui amplifient les lésions pulmonaires et abdominales, contrairement aux explosions en champ libre.
Les catastrophes industrielles : Des événements comme l'explosion de l'usine AZF en France (2001) ou celle du port de Beyrouth (2020) ont montré que le blast pouvait frapper des milliers de personnes simultanément, transformant une ville entière en zone de guerre en quelques secondes.
4. Détails méconnus : Le Blast et la physique des fluides
Un détail souvent ignoré par le clinicien est la distinction entre l'onde de choc et le vent de l'explosion.
L'onde de choc est une onde de pression qui voyage plus vite que le son ($> 340$ m/s). Elle traverse le corps en quelques millisecondes. C’est elle qui "brise" les interfaces air-liquide (poumons, intestins).
Le vent de l'explosion est un déplacement d'air massif qui suit l'onde de choc. Il est responsable des projections de corps (blast tertiaire).
Une autre découverte historique intéressante est celle du "Blast auditif" comme témoin de survie. Durant la guerre du Vietnam, les médecins ont remarqué que la rupture du tympan agissait paradoxalement comme une "soupape de sécurité" pour le cerveau. Bien que la lésion auditive soit pénible, elle indique que la pression a été suffisante pour causer des dégâts internes, mais son absence chez une personne très proche de l'explosion est souvent de très mauvais pronostic, car cela signifie que l'onde de choc a été intégralement absorbée par le crâne ou le thorax.
Conclusion de la partie historique
Aujourd'hui, pour les praticiens de la STAARMUC, le blast n'est plus une curiosité historique. C'est une pathologie de système qui nécessite une approche multidisciplinaire. La transition du milieu militaire au milieu civil a imposé la création de protocoles de triage spécifiques, car contrairement au champ de bataille, le milieu civil est peuplé de victimes vulnérables (enfants, personnes âgées) dont les tissus réagissent différemment à l'onde de choc.