La sécurité routière sur le continent africain franchit un cap historique. Avec l'entrée en vigueur officielle, en mars 2026, de la Charte africaine de la sécurité routière, les pays signataires font face à des obligations juridiques et opérationnelles inédites pour endiguer le fléau des accidents de la route. Parmi ces nations engagées en première ligne figure le Togo.
Pour notre pays, la ratification de cette charte n'est pas qu'une simple formalité diplomatique. C'est un engagement profond qui appelle à une refonte globale de nos politiques de prévention, d'aménagement, mais aussi et surtout de notre système de prise en charge médicale post-accidentelle. En tant que professionnels du soin, de la réanimation et des secours, les membres de la STAARMUC (Société Togolaise d'Anesthésie, d'Analgésie, de Réanimation, de Médecine d'Urgence et de Catastrophe) se veut partie prenante de cette transition historique.
Le Togo face à l'urgence de la sécurité routière
Le Togo, à l'instar de nombreux pays de la sous-région ouest-africaine, paie un lourd tribut sur ses routes. Malgré les campagnes de sensibilisation régulières et le renforcement des contrôles policiers, le nombre d'accidents, de blessés graves et de décès reste préoccupant. Les motos et les tricycles, qui représentent une part prépondérante du trafic urbain et périurbain, sont impliqués dans la grande majorité des drames de la route.
L'entrée en vigueur de la Charte africaine en mars 2026 place le Togo devant des responsabilités claires. Le pays doit désormais aligner sa législation et ses infrastructures sur des standards régionaux rigoureux. Parmi les obligations majeures imposées par la Charte, on note :
- L'application stricte des lois sur les facteurs de risque : Tolérance zéro pour l'alcool au volant, contrôle rigoureux de la vitesse, obligation absolue du port du casque homologué pour les deux-roues, et usage systématique de la ceinture de sécurité.
- La mise aux normes des infrastructures : Intégrer la sécurité dès la conception des axes routiers, notamment en prévoyant des aménagements spécifiques pour les usagers vulnérables (piétons, cyclistes).
- L'amélioration de la collecte des données : Développer des bases de données fiables sur les accidents pour mieux cibler les zones accidentogènes (les « points noirs ») et adapter les politiques publiques.
Le rôle pivot de la médecine d'urgence et des soins pré-hospitaliers
La Charte africaine de la sécurité routière consacre un volet essentiel à la réponse post-accident. Elle rappelle qu'un système de transport sûr ne se limite pas à éviter le crash, mais englobe la capacité à sauver la victime une fois l'accident survenu. Au Togo, l'amélioration de la survie des traumatisés de la route dépend directement de la structuration de notre chaîne de secours.
La prise en charge d'un blessé grave sur nos routes repose sur des principes médicaux et logistiques stricts :
- La promptitude de l'alerte et de la régulation : L'alerte précoce et la coordination des équipes sur le terrain sont les premiers maillons de la survie. Il est crucial de renforcer la liaison entre les témoins de l'accident, les sapeurs-pompiers et les structures hospitalières d'accueil pour réduire au maximum le délai de prise en charge.
- Le concept de "l'Heure d'Or" : Les premières soixante minutes après un traumatisme routier majeur sont cruciales. C'est durant cet intervalle que les gestes de réanimation de base et de stabilisation (arrêt des hémorragies, maintien des voies aériennes) décident du pronostic vital de la victime.
- Le maillon de l'anesthésie-réanimation : Les services d'urgence et de réanimation de nos Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) et régionaux doivent être dotés de plateaux techniques renforcés et de personnels hautement qualifiés. La prise en charge des traumatismes crâniens, des polytraumatismes et des états de choc hémorragique exige une expertise médicale pointue que la STAARMUC s'efforce de promouvoir activement.
Les acteurs de santé et de secours : des formateurs au cœur de la résilience
Au-delà des soins hospitaliers, les professionnels de la santé et des secours ont un rôle fondamental de transmission et de formation. La sécurité routière et la survie post-accident dépendent de la capacité collective à réagir correctement face au drame.
La formation doit s'articuler à plusieurs niveaux :
- La formation des professionnels de santé : Assurer une mise à niveau continue des médecins, infirmiers anesthésistes et secouristes sur les protocoles de traumatologie d'urgence, la médecine de catastrophe et la gestion des afflux massifs de blessés.
- L'éducation du grand public et des conducteurs : Former les usagers de la route, notamment les syndicats de transporteurs et les conducteurs de taxi-motos (les "Zémidjans"), aux rudiments des premiers secours. Apprendre à sécuriser une zone d'accident, alerter correctement les secours et pratiquer les gestes simples de survie (comme la compression d'une hémorragie) peut sauver d'innombrables vies avant l'arrivée des ambulances.
La STAARMUC, par son statut de société savante et de rassemblement de professionnels des secours et de la formation, se positionne comme un partenaire incontournable de l'État togolais pour concevoir, valider et dispenser ces programmes de formation indispensables.
De nouvelles idées pour aller plus loin au Togo : l'approche systémique
Malgré les contraintes structurelles et budgétaires, le Togo dispose d'opportunités réelles pour devenir un modèle de mise en œuvre de la Charte africaine. Voici quelques pistes d'amélioration concrètes :
- Créer des "Corridors de Secours" sur les grands axes : Établir des postes de secours avancés, gérés conjointement par les sapeurs-pompiers et des équipes médicalisées, le long des routes nationales les plus meurtrières (comme la RN1), afin de garantir une intervention en moins de 15 minutes.
- Digitaliser l'alerte et la cartographie des accidents : Développer une application mobile nationale simple permettant aux citoyens de signaler un accident avec géolocalisation immédiate pour optimiser le déploiement des secours professionnels.
- Intégrer les premiers secours dans l'obtention du permis de conduire : Rendre obligatoire une attestation de formation aux premiers secours (PSC ou équivalent) pour toute personne se présentant à l'examen du permis de conduire au Togo.
Conclusion : un défi collectif pour préserver la vie
L'application de la Charte africaine de la sécurité routière au Togo est un chantier d'envergure nationale qui demande la mobilisation de tous. Les infrastructures et les lois sont indispensables, mais elles restent incomplètes sans une chaîne de secours robuste et des professionnels de santé préparés au pire.
Chaque minute gagnée lors d'un accident, chaque geste de secours correctement exécuté, chaque lit de réanimation disponible est une victoire de la vie sur la tragédie. Ensemble, professionnels des secours, décideurs politiques et citoyens, engageons-nous pour faire des routes togolaises des voies de développement, et non plus des chemins de deuil.