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Le Fléau des Médicaments de la Rue : Un Silence Meurtrier au Cœur de l'Afrique de l'Ouest

L’Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement le Togo, se trouve au centre d’une bataille sanitaire sans précédent. Longtemps perçus comme une alternative économique pour les populations les plus démunies, les « médicaments de la rue » sont aujourd'hui identifiés par les experts comme l’un des plus grands défis de santé publique du XXIe siècle sur le continent.

Un Marché Noir en Expansion

Le phénomène des médicaments de la rue ne se limite plus à quelques vendeurs ambulants proposant des comprimés à l'unité. Il s'agit d'une industrie criminelle transnationale dont le chiffre d'affaires mondial dépasse les 200 milliards de dollars par an. En Afrique de l'Ouest, les ports de la côte guinéenne, dont celui de Lomé, servent parfois malgré eux de portes d'entrée à des produits provenant majoritairement d'Asie (Inde et Chine).

Ces produits, qu'on appelle médicaments de qualité inférieure ou falsifiés (MQIF), se retrouvent sur les étals de marchés informels célèbres, comme celui d'Adawlato au Togo ou de Roxane au Bénin voisin. Ils sont attrayants car ils coûtent souvent 30 % à 50 % moins cher que dans le circuit légal, mais ce gain financier cache une réalité funeste.

Les Conséquences Sanitaires : Entre Toxicité et Résistance

L'usage de ces médicaments n'est pas seulement inefficace ; il est souvent mortel. On distingue trois types de dangers majeurs :

  1. L'absence de principe actif : Le patient croit se soigner (par exemple contre le paludisme), mais le comprimé ne contient que de la farine ou de la craie. La maladie progresse alors sans entrave, menant souvent au décès.
  2. La présence de substances toxiques : Pour imiter l'aspect ou le goût des vrais remèdes, les trafiquants utilisent parfois des solvants industriels, de la peinture au plomb, de l'antigel ou même de la mort-aux-rats. Les dommages sur le foie et les reins sont irréversibles.
  3. Le sous-dosage et la résistance antimicrobienne : C'est le danger le plus insidieux. Un médicament contenant une trop faible dose de principe actif ne tue pas tous les germes mais les « entraîne » à résister. Cela rend les traitements officiels inefficaces pour toute la population à long terme.

Statistiques Alarmantes

Le coût humain du trafic est vertigineux. Selon les dernières estimations de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l'UNODC :

  • CMedicament de rue 2haque année, environ 122 000 enfants de moins de cinq ans meurent en Afrique subsaharienne à cause de médicaments antipaludiques falsifiés.
  • Au total, on estime que plus de 267 000 décès annuels sont liés à la mauvaise qualité des traitements contre le paludisme sur le continent.
  • En Afrique de l'Ouest, on considère qu'entre 30 % et 60 % des médicaments circulant sur le marché informel sont des contrefaçons ou des produits de qualité inférieure.

Entre 2017 et 2021, plus de 605 tonnes de produits médicaux illicites ont été saisies dans la seule région de l'Afrique de l'Ouest lors d'opérations coordonnées.

Le Tournant : Le Sommet de Lomé de Janvier 2020

Conscients de l'urgence, plusieurs chefs d'État africains se sont réunis à Lomé les 17 et 18 janvier 2020. Ce sommet, organisé sous l'impulsion du Président du Conseil, Faure Gnassingbé, en collaboration avec la Fondation Brazzaville, a marqué un tournant historique avec la signature de l'Initiative de Lomé.

Cette initiative engage les pays signataires (Togo, Sénégal, Niger, Ouganda, Ghana, Congo-Brazzaville et Gambie) à :

  • Criminaliser le trafic : Passer de simples amendes administratives à de lourdes peines de prison (le Togo a d'ailleurs modifié son code pénal pour prévoir jusqu'à 20 ans de réclusion pour les trafiquants) (voir l'arsenal pénal togolais en fin d'article).
  • Renforcer la coopération policière et douanière : Partager les renseignements pour démanteler les réseaux avant que les produits n'atteignent les marchés.
  • Sécuriser la chaîne d'approvisionnement : Soutenir les pharmaciens et les agences nationales de régulation pour garantir que chaque médicament vendu en pharmacie soit tracé.

Vers un Système de Santé plus Sûr

Depuis 2020, le Togo s'illustre comme un leader régional dans ce combat. Le pays a renforcé les pouvoirs de son Organe de Régulation de la Pharmacie et multiplie les campagnes de sensibilisation pour expliquer aux populations que « le médicament de la rue est un poison ».

Cependant, le défi reste immense : tant que l'accès financier aux soins de santé universels ne sera pas une réalité totale, le marché informel continuera de séduire les plus vulnérables. La lutte contre les faux médicaments est donc indissociable du renforcement global des systèmes de santé africains.

 

PharmacieLe Pharmacien Togolais : Pivot de la Sécurité Sanitaire et de la Vigilance

L'implication des professionnels de la pharmacie au Togo s'articule autour de quatre axes majeurs : la sécurisation de l'approvisionnement, l'éducation des populations, la pharmacovigilance et le plaidoyer institutionnel.

1. La Garantie d'une Chaîne d'Approvisionnement Étanche

Le premier rôle du pharmacien est d'assurer la traçabilité. Contrairement aux vendeurs de rue, le pharmacien d'officine au Togo s'approvisionne exclusivement auprès de grossistes-répartiteurs agréés par l'État.

  • Contrôle rigoureux : À chaque réception de commande, le pharmacien vérifie les numéros de lots, les dates de péremption et l'intégrité des conditionnements.
  • Authentification : Avec l'évolution technologique, de plus en plus de pharmaciens togolais utilisent des outils de vérification (comme des applications de scan de codes-barres sécurisés ou des dispositifs de détection par spectroscopie) pour s'assurer que le médicament provient bien du laboratoire déclaré.

2. Le Rôle Crucial de l'Éducation et de la Sensibilisation

Le pharmacien est souvent le professionnel de santé le plus accessible au Togo. Son rôle pédagogique est fondamental pour briser le mythe du « médicament moins cher et efficace » de la rue.

  • Conseil de proximité : Les pharmaciens prennent le temps d'expliquer pourquoi un médicament acheté sur un étal de marché peut contenir du poison ou être inactif. Ils déconstruisent l'idée que le médicament est une marchandise banale.
  • Orientation vers les soins : En luttant contre l'automédication sauvage, le pharmacien redirige les patients vers les centres de santé, évitant ainsi que ces derniers ne se tournent vers le marché illicite par désespoir ou par ignorance.

3. La Pharmacovigilance : Sentinelles du Médicament

Les pharmaciens togolais sont les yeux et les oreilles du système de santé. Lorsqu'un patient rapporte un effet secondaire inhabituel ou une absence totale d'effet après la prise d'un traitement, le pharmacien doit alerter les autorités.

  • Remontée d'informations : Ils signalent à la Direction de la Pharmacie, du Médicament et des Laboratoires (DPML) tout produit suspect. Ce maillage permet à l'État de lancer des alertes sanitaires et de retirer des lots frauduleux du marché national avant qu'ils ne fassent des victimes à grande échelle.

4. Collaboration avec les Autorités Judiciaires

Dans le cadre de l'approche multidisciplinaire prônée par le sommet de 2020, les pharmaciens collaborent étroitement avec d'autres corps de métier.

  • Gestion des urgences : Lorsque les réanimateurs font face à des cas d'intoxication médicamenteuse grave dus à des contrefaçons, les pharmaciens apportent leur expertise pour identifier les substances toxiques potentielles présentes dans les saisies.
  • Expertise technique : L'Ordre National des Pharmaciens du Togo (ONPT) et le Syndicat des Pharmaciens d'Officine du Togo (SYNPHOT) travaillent de concert avec le gouvernement pour renforcer les lois. Leur expertise technique est indispensable pour définir ce qui constitue un "médicament de qualité inférieure ou falsifié" d'un point de vue juridique.

5. Vers une Production Locale Sécurisée

Une solution pérenne contre la contrefaçon est de réduire la dépendance aux importations, qui représentent environ 90 % des besoins. Les pharmaciens industriels togolais sont au cœur de ce projet de souveraineté.

Lomé Biotech et autres unités : Le développement d'unités de production locale au Togo, sous la supervision stricte de pharmaciens, permet de garantir des produits aux normes internationales, accessibles financièrement, et dont le circuit de distribution est court et facile à surveiller.

Un Combat Permanent

Malgré leur dévouement, les pharmaciens togolais font face à une concurrence déloyale et criminelle. La poursuite de l'application des recommandations du sommet de Lomé de 2020 reste leur meilleur soutien, car elle transforme leur combat éthique en une protection légale et régalienne.

La Souveraineté Sanitaire en Marche : L'Essor de l'Industrie Pharmaceutique au Togo

La dépendance du Togo vis-à-vis des importations (qui couvraient autrefois plus de 90 % des besoins) est aujourd'hui combattue par une stratégie d'industrialisation massive. Cette transition permet de garantir la qualité des produits dès leur fabrication et de réduire les coûts pour le patient final.

La Plateforme Industrielle d’Adétikopé (PIA) : Le Nouveau Cœur du Médicament

Le projet le plus emblématique de cette mutation est l'inauguration récente d'unités de production au sein de la PIA, située à 27 km au nord de Lomé. Cette zone économique spéciale offre un cadre "plug-and-play" (prêt à l'emploi) pour les investisseurs, avec des infrastructures respectant les standards internationaux.

  • L'inauguration de FHC Medica (Avril 2025) : C'est une étape historique. Cette usine, bâtie sur une surface de 7 000 m², est dédiée à la fabrication de médicaments essentiels et de génériques. Son démarrage permet de produire localement des antibiotiques, des antalgiques et d'autres molécules vitales qui, auparavant, transitaient par de longs circuits d'importation vulnérables aux trafics.
  • Capacité et Emploi : Ces installations emploient déjà plus d'une centaine de jeunes Togolais, dont de nombreux pharmaciens et techniciens de laboratoire, renforçant ainsi l'expertise locale en bio-industrie.

Les Acteurs Historiques et les Projets Stratégiques

Le tissu industriel ne se limite pas à la PIA. Plusieurs unités complètent l'offre nationale pour répondre aux besoins spécifiques de la population :

  • GGIA et Tongmei : Ces laboratoires, déjà implantés sur le territoire, continuent de produire des Médicaments Essentiels Génériques (MEG) sous forme de comprimés et de gélules (paracétamol, métronidazole, amoxicilline).
  • Struckfield : Cette unité se distingue par la production de produits plus spécifiques, notamment des psychotropes, essentiels pour les hôpitaux mais souvent difficiles à importer de manière sécurisée.
  • Projet Biotys à Kara : Une future usine est prévue dans le nord du pays pour décentraliser la production et faciliter l'approvisionnement des régions septentrionales du Togo et des pays voisins (Burkina Faso, Niger).

Les Enjeux de la "Production Locale" face aux Faux Médicaments

Pourquoi produire localement est la meilleure arme contre la contrefaçon ?

  1. Contrôle qualité en temps réel : La Direction de la Pharmacie et du Médicament peut inspecter les usines locales à tout moment, garantissant le respect des Bonnes Pratiques de Fabrication (BPF) de l'OMS.
  2. Circuit court : En sortant de l'usine pour aller directement chez le grossiste-répartiteur puis en officine, le médicament ne quitte jamais la surveillance de l'État. Il n'y a pas de "zone d'ombre" où un trafiquant pourrait infiltrer des contrefaçons.
  3. Accessibilité financière : En supprimant les frais de douanes et de transport international, le prix de vente en pharmacie devient compétitif par rapport à celui du marché illicite de la rue.

Le Rôle de la Coopération Régionale (CEDEAO et AES)

Le Togo ne voit pas sa production uniquement pour son marché intérieur. L'ambition est de fournir l'espace de la CEDEAO et de l'Alliance des États du Sahel (AES). En renforçant la coopération avec ses voisins, le Togo aspire à devenir le centre d'excellence pour la recherche et l'innovation pharmaceutique en Afrique francophone, un projet soutenu par des partenariats universitaires internationaux annoncés en 2025.


Une Transformation Irréversible

Grâce à l'impulsion du sommet de 2020, le Togo a compris que la répression contre les trafiquants devait s'accompagner d'une offre légale, sûre et locale. Le passage d'une médecine "de rue" à une médecine "produite au Togo" est le gage d'une sécurité sanitaire retrouvée pour les générations futures.

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De la Contrefaçon au Crime : L'Arsenal Pénal Togolais

Avant 2015 et le renforcement post-2020, le trafic de médicaments était souvent assimilé à une simple infraction commerciale ou à une violation du droit de propriété intellectuelle (contrefaçon de marque). Aujourd'hui, la loi togolaise considère ce trafic comme un crime contre la vie humaine.

1. Des Peines d'Emprisonnement Lourdes

Le Code pénal togolais, renforcé par les engagements de l'Initiative de Lomé, prévoit désormais des sanctions qui visent à décourager les grands réseaux criminels :

  • La réclusion criminelle : Les trafiquants s'exposent à des peines allant de 5 à 20 ans de prison.
  • Les cas aggravés : Si l'administration d'un médicament falsifié entraîne une infirmité permanente ou la mort, la justice peut appliquer des peines maximales pour homicide volontaire ou empoisonnement.
  • La récidive : En cas de récidive, les peines sont systématiquement doublées, et aucune circonstance atténuante n'est généralement accordée pour ce type de crime sanitaire.

2. Des Sanctions Financières Dissuasives

Le profit étant le moteur de ce trafic, la loi frappe là où cela fait mal : le portefeuille.

  • Amendes records : Les amendes peuvent s'élever jusqu'à 50 millions de francs CFA (environ 76 000 euros), voire plus selon l'ampleur du réseau démantelé.
  • Confiscation des biens : La loi autorise la saisie et la confiscation de tous les biens (véhicules, immeubles, comptes bancaires) acquis grâce aux revenus du trafic. L'idée est de démanteler l'infrastructure financière des réseaux.

3. Responsabilité des Professionnels et des Personnes Morales

La loi ne cible pas uniquement les vendeurs de rue, mais aussi les complices dans la chaîne légale :

  • Pharmaciens et agents de santé : Tout professionnel de santé impliqué dans l'introduction de faux médicaments dans le circuit légal encourt, outre les peines de prison, une interdiction définitive d'exercer sa profession.
  • Personnes morales : Les entreprises (grossistes, transporteurs) reconnues coupables peuvent être dissoutes ou se voir retirer définitivement leurs licences d'exploitation.

4. La Coopération Judiciaire Internationale

L'Initiative de Lomé a introduit une dimension cruciale : l'extradition. Le trafic de médicaments étant transnational, le Togo travaille désormais avec Interpol et les pays voisins pour que les trafiquants ne puissent plus trouver refuge de l'autre côté de la frontière. Un mandat d'arrêt émis à Lomé pour trafic de Produits Médicaux de Qualité Inférieure et Falsifiés (PMQIF) est désormais traité avec la même priorité qu'un mandat pour trafic de stupéfiants ou terrorisme.

Pourquoi une telle sévérité ?

Pour le gouvernement togolais, ces sanctions ne sont pas seulement punitives, elles sont préventives. L'objectif est de rendre le « risque pénal » plus élevé que le « bénéfice financier ». En criminalisant le secteur, le Togo envoie un message clair : le médicament de la rue n'est plus un petit commerce informel, c'est une arme qui tue, et ceux qui la manipulent seront traités comme des criminels de sang.

Vers une Afrique de l'Ouest libérée du poison de la rue

La lutte contre les médicaments contrefaits et de qualité inférieure n'est plus une simple option sanitaire, mais une priorité de sécurité nationale pour le Togo. Depuis le Sommet de Lomé de janvier 2020, le pays a prouvé qu'une réponse fragmentée était vouée à l'échec face à des réseaux criminels ultra-organisés.

Un modèle de résilience régionale

Le Togo s'est imposé comme le laboratoire de l'Initiative de Lomé, démontrant qu'il est possible de conjuguer :

  1. Sévérité pénale : En transformant le trafic de produits médicaux en un crime passible de 20 ans de prison, le législateur a brisé le sentiment d'impunité des trafiquants.
  2. Souveraineté industrielle : Grâce à des pôles comme la PIA, la production locale de médicaments essentiels offre enfin une alternative sûre et abordable aux produits de la rue.
  3. Vigilance professionnelle : Le rôle des pharmaciens, agissant comme des sentinelles au quotidien, reste le maillon indispensable pour maintenir la confiance des populations envers le système de santé formel.

Le regard vers l'avenir (2025-2027)

L'engagement des experts, rappelle que chaque faux médicament évité est une vie sauvée en réanimation ou aux urgences. Le défi des prochaines années sera de maintenir cette pression constante, tout en renforçant la coopération au sein de la CEDEAO pour que les frontières ne soient plus des passoires mais des filtres protecteurs.

Le chemin vers l'accès universel à des soins de qualité est encore long, mais les fondations posées au Togo depuis 2020 dessinent l'espoir d'une Afrique où le médicament ne sera plus jamais une arme, mais un remède.

Togo : les faux médicaments font des ravages à Lomé