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Le Dégagement d’Urgence : L'Exception à la Règle du "Ne pas Mobiliser"

 

En secourisme, la règle d'or est la suivante : on ne déplace jamais une victime, au risque d'aggraver des lésions invisibles, notamment au niveau de la colonne vertébrale. Pourtant, il existe une situation critique où cette règle doit être transgressée : le dégagement d'urgence.

Le dégagement d'urgence est une technique consistant à déplacer une victime incapable de le faire elle-même, afin de l'extraire d'une zone dangereuse pour l'amener dans un lieu sûr. C'est une action de sauvetage qui doit rester exceptionnelle.

 

La Condition Sine Qua Non : Le Danger Réel, Immédiat et Non Contrôlable

Pour qu'un secouriste décide de déplacer une victime avant l'arrivée des services spécialisés (Sapeurs-Pompiers ou équipes médicales d'urgenc), trois critères doivent être réunis simultanément :

  • Un danger réel : Le risque n'est pas hypothétique (ex : un début d'incendie, une voiture en équilibre instable sur un ravin, une victime au milieu d'une voie rapide à forte circulation).
  • Un danger immédiat : La vie de la victime (ou du secouriste) est menacée dans les secondes qui suivent si rien n'est fait.
  • Un danger non contrôlable : Le secouriste ne peut pas supprimer le danger par lui-même (il ne peut pas éteindre le feu, il ne peut pas arrêter seul le flux massif de circulation).

Note importante : Si le danger n'est pas immédiat (ex : une victime blessée au bord d'une route mais protégée par un balisage), le dégagement est strictement interdit. On attend les secours professionnels.

 

Les Principes de Réalisation

Le dégagement d'urgence est une manœuvre éprouvante physiquement et risquée pour la victime. Pour minimiser les dégâts, le secouriste doit respecter trois principes :

  • Choisir le chemin le plus court : On déplace la victime vers le lieu sûr le plus proche.
  • Privilégier l'axe tête-cou-tronc : Il faut s'efforcer de maintenir le corps de la victime le plus droit possible pour protéger la moelle épinière.
  • Être rapide et efficace : Ce n'est pas le moment de soigner les plaies ; l'objectif est l'extraction.

Les Techniques de Traction

Il existe plusieurs méthodes selon la configuration du terrain et la force du sauveteur :

1. La Traction par les Poignets

Cette technique est idéale si la victime est au sol et que le haut du corps est facilement accessible.

Comment la réaliser concrètement ?

  • Approche : Placez-vous au niveau de la tête de la victime, face à elle.
  • Saisie : Accroupissez-vous (dos droit) et saisissez fermement ses deux poignets.
  • Mise en tension : Redressez-vous partiellement en utilisant la force de vos jambes pour décoller légèrement les épaules de la victime du sol.
  • Déplacement : Reculez en tirant la victime. Veillez à ce que ses bras soient suffisamment relevés pour que sa tête ne heurte pas trop violemment les irrégularités du sol.

Les avantages majeurs

  • Rapidité absolue : C'est la technique la plus rapide à engager face à un danger soudain (explosion imminente, début d'incendie).
  • Axe préservé : En tirant par les deux bras, on maintient naturellement le corps dans l'axe tête-cou-tronc.
  • Économie d'effort : Le poids est réparti sur le sol, ce qui permet à un sauveteur seul de déplacer une victime plus lourde que lui.

Deg poignets

 

2. La Traction par les Chevilles

Cette méthode est utilisée principalement lorsque le haut du corps est inaccessible (par exemple, si la victime est partiellement coincée sous un obstacle ou dans un espace étroit).

Comment la réaliser concrètement ?

  1. Approche : Placez-vous au niveau des pieds de la victime.
  2. Saisie : Saisissez fermement les deux chevilles de la victime.
  3. Mise en tension : Redressez-vous en gardant le dos droit pour soulever légèrement les jambes du sol.
  4. Déplacement : Reculez en tirant la victime vers la zone de sécurité.

Les avantages majeurs

  • Accès difficile : C'est souvent la seule option quand la tête de la victime est trop proche du danger (ex: une fuite de gaz ou un départ de feu au niveau du moteur d'un véhicule).
  • Stabilité : Cette prise offre un excellent bras de levier pour extraire quelqu'un d'un passage étroit.
  • Simplicité : Elle ne demande aucune technique particulière, ce qui la rend efficace même sous un stress extrême.

Deg chevilles

 

Rappel de sécurité (STAARMUC) : Dans les deux cas, rappelez-vous que la tête de la victime n'est pas protégée des chocs contre le sol. Ces tractions doivent être limitées à la distance strictement nécessaire pour mettre la personne hors de danger. Dès que la zone sûre est atteinte, déposez la victime délicatement et vérifiez ses fonctions vitales.

 

3. La Saisie par les Esselles (Méthode de Rautek)

Le secouriste se place derrière la tête de la victime, glisse ses bras sous les aisselles de celle-ci et saisit l'un des avant-bras de la victime qu'il place horizontalement sur sa poitrine. Le secouriste se redresse en utilisant ses jambes (dos droit) et recule en traînant la victime.

Comment la réaliser concrètement ?

  1. Approche : Vous vous placez derrière la tête de la victime (qui est allongée sur le dos).
  2. Redressement initial : Vous soulevez délicatement sa tête et ses épaules pour la mettre en position assise.
  3. Le passage des bras : Vous passez vos deux bras sous les aisselles de la victime (de l'arrière vers l'avant).
  4. La saisie "clé" :
    • Saisissez l'un des avant-bras de la victime.
    • Pliez cet avant-bras horizontalement devant la poitrine de la victime.
    • Attrapez ce bras avec vos deux mains (une main saisit le poignet, l'autre saisit l'avant-bras).
  5. Le levage : En gardant votre dos bien droit et en utilisant la force de vos jambes, vous vous redressez légèrement pour décoller le buste de la victime du sol. La tête de la victime repose alors contre votre poitrine ou votre épaule.
  6. Le déplacement : Vous reculez en traînant la victime vers la zone de sécurité.

3. Les avantages majeurs

  • Protection des cervicales : La tête de la victime ne traîne pas au sol et ne ballante pas ; elle est calée contre vous.
  • Solidité : En saisissant l'avant-bras de la victime plutôt que ses vêtements (qui peuvent se déchirer) ou ses mains (qui peuvent glisser), vous avez une prise ferme et verrouillée.
  • Effort moindre : Comme vous ne portez qu'une partie du poids (les jambes de la victime traînent au sol), vous pouvez parcourir plusieurs mètres rapidement, même si la victime est plus corpulente que vous.

Deg esseil

 

Dégagement d'urgence d'un occupant

Le dégagement d'une victime coincée dans un véhicule est l'une des situations les plus complexes pour un secouriste. Au Togo, avec la densité du trafic routier, savoir extraire rapidement une personne d'une voiture en feu ou d'un véhicule instable est une compétence vitale.

La Condition de Décision

L'extraction d'un véhicule est strictement interdite sauf si la victime est menacée par un danger de mort immédiat (départ de feu, fumée suspecte, véhicule qui commence à basculer dans un ravin ou submersion). Dans tous les autres cas, on laisse la victime dans le véhicule en attendant les Sapeurs-Pompiers (118) qui disposent de matériel de désincarcération.

Comment la réaliser concrètement ? (Technique de Rautek adaptée)

Pour extraire une victime du siège conducteur ou passager, la méthode la plus sûre est une variante de la prise de Rautek :

  • Libération préalable : Détachez ou coupez la ceinture de sécurité. Vérifiez que les pieds de la victime ne sont pas coincés sous les pédales ou le tableau de bord.
  • Positionnement : Placez-vous sur le côté de la portière ouverte. Passez votre bras (celui le plus proche de l'arrière du véhicule) derrière le dos de la victime, sous son aisselle la plus éloignée, pour soutenir sa tête.
  • La saisie : Passez votre autre bras sous l'autre aisselle de la victime. Saisissez fermement son avant-bras opposé et ramenez-le contre sa poitrine (comme pour la prise au sol classique).
  • L'extraction : Pivotez avec la victime pour la sortir du siège, en gardant son dos contre votre poitrine pour maintenir l'axe tête-cou-tronc.
  • Le déplacement : Une fois hors du véhicule, reculez en traînant la victime jusqu'à une distance de sécurité suffisante (au moins 20 à 30 mètres si risque d'explosion).

Les avantages majeurs

  • Maintien de l'axe vital : Cette technique permet de sortir la victime en limitant les torsions de la colonne vertébrale, ce qui est crucial en cas de traumatisme lié au choc.
  • Protection de la tête : Pendant toute la manœuvre, la tête de la victime est calée entre votre épaule et votre bras, évitant qu'elle ne ballante ou ne cogne le cadre de la portière.
  • Force démultipliée : En utilisant le poids de votre propre corps pour faire levier et pivoter, vous pouvez extraire une personne beaucoup plus lourde que vous sans vous blesser le dos.
  • Rapidité d'exécution : Une fois la ceinture libérée, l'extraction physique ne prend que quelques secondes, ce qui est déterminant face à un début d'incendie moteur.

Précautions spécifiques (Conseils STAARMUC)

  • Le Casque : Si la victime est un motocycliste projeté dans ou contre un véhicule, n'enlevez jamais le casque. Faites l'extraction avec le casque posé.
  • Le contact : Si vous le pouvez sans vous mettre en danger, coupez le contact du véhicule avant de commencer l'extraction pour limiter les risques d'étincelles électriques.
  • L'Airbag : Faites attention aux airbags non déclenchés. Ils peuvent se déployer brutalement pendant votre intervention et vous blesser gravement, vous et la victime. Essayez de ne pas placer votre corps directement entre le volant (ou le tableau de bord) et la victime.

Le Dégagement d’Urgence du Nourrisson

Le nourrisson est un être d'une grande vulnérabilité physique. Sa tête est proportionnellement plus lourde que le reste de son corps et ses muscles cervicaux ne sont pas encore assez puissants pour la maintenir. En cas de danger immédiat (incendie, effondrement, fumée), le dégagement doit être réalisé en protégeant prioritairement l'axe tête-cou-tronc.

La Condition de Décision

Comme pour l'adulte, on ne déplace un nourrisson que face à un danger réel, immédiat et non contrôlable. Si le bébé est dans une zone sûre, on ne le manipule pas en attendant l'arrivée des secours spécialisés.

Comment le réaliser concrètement ? (Le portage en "berceau" sécurisé)

Contrairement à l'adulte que l'on traîne au sol, le nourrisson doit être porté pour être extrait rapidement de la zone de danger.

  • Saisie de la tête et du cou : Glissez une main sous la nuque du nourrisson, en écartant les doigts pour bien soutenir la base du crâne.
  • Saisie du tronc : Glissez votre autre main sous le bas du dos et les fesses de l'enfant.
  • Le levage : Soulevez l'enfant en un seul bloc, en le ramenant immédiatement contre votre poitrine.
  • Le calage : Plaquez le dos ou le côté du nourrisson contre votre buste. Votre corps sert alors de tuteur rigide pour stabiliser sa colonne vertébrale.
  • Le déplacement : Courez ou marchez rapidement vers la zone de sécurité en maintenant cette prise ferme.

Les avantages majeurs

  • Protection cervicale maximale : En utilisant votre main et votre buste comme support, vous évitez le balancement de la tête (coup du lapin), qui est souvent mortel ou lourd de conséquences chez le petit enfant.
  • Rapidité et agilité : Porter l'enfant permet au sauveteur de franchir des obstacles (débris, escaliers, flaques) beaucoup plus facilement qu'en traînant une victime.
  • Réconfort et surveillance : En tenant l'enfant contre vous, vous pouvez sentir sa respiration et tenter de le calmer par votre contact direct pendant l'extraction.

Précautions spécifiques (Conseils STAARMUC)

  • Attention à l'étouffement : Lors du transport, veillez à ne pas comprimer la bouche ou le nez du nourrisson contre vos vêtements. Ses voies respiratoires doivent rester libres.
  • L'enveloppement : Si vous en avez le temps (quelques secondes seulement), envelopper le nourrisson dans un pagne ou une couverture avant de le porter peut aider à maintenir ses membres et à le protéger des projections ou de la chaleur.
  • Le traumatisme crânien : Rappelez-vous qu'un choc à la tête pour un nourrisson est une urgence absolue. Même si l'enfant ne pleure pas après le dégagement, il doit impérativement être examiné par un médecin urgentiste.

Les Risques Spécifiques au Contexte Local

Au Togo, le dégagement d'urgence intervient souvent lors d'accidents impliquant des motos ou des véhicules de transport collectif.

  • Le Casque : Si un motocycliste doit être dégagé d'urgence (ex : sa moto prend feu), on ne retire jamais le casque. On effectue la traction avec le casque, qui protège d'ailleurs la tête lors du frottement au sol.
  • La Chaleur du Bitume : En plein soleil, le goudron peut causer des brûlures thermiques lors d'une traction prolongée. Il faut privilégier, si possible, de tirer la victime par ses vêtements ou d'interposer un pagne si cela ne ralentit pas la manœuvre.

 

Après le Dégagement

Une fois la victime en zone de sécurité :

  1. Posez-la délicatement.
  2. Reprenez immédiatement l'évaluation (conscience, respiration).
  3. Complétez ou mettez à jour votre Alerte auprès du 118, car le déplacement d'une victime est une information capitale pour les médecins régulateurs.

En conclusion

Le dégagement d'urgence est un acte de courage réfléchi. Il illustre parfaitement la priorité du secouriste : sauver la vie avant de sauver les organes. Mieux vaut une victime vivante avec une blessure aggravée par le déplacement, qu'une victime décédée dans une zone de danger.