Bienvenue :  Se connecter | Se déconnecter           

 

Le Bilan « Regard » : Manuel Complet de l'Évaluation en Secours en Équipe

 

Le bilan « Regard » est bien plus qu’une simple liste de contrôle ; c’est une stratégie opérationnelle adoptée par les sapeurs-pompiers et les secouristes (PSE) en France. Cette méthode permet de hiérarchiser les gestes de secours selon une logique de survie : « Traiter en premier ce qui tue en premier ». C'est aussi une pédagogie.

Voici une analyse détaillée des quatre phases qui structurent cette approche clinique.

 

1. Le Premier Regard : La Vision Périphérique (Bilan Circonstanciel)

Avant toute action sur la victime, le secouriste doit impérativement "figer" la scène. C'est l'étape de l'analyse globale.

  • Sécurité et Protection : Évaluation des dangers immédiats (incendie, électricité, risque toxique, suraccident). Le secouriste doit se poser la question : « Puis-je intervenir sans devenir moi-même une victime ? »
  • Mécanisme lésionnel (Cinématique) : Analyse de la violence du choc. Une déformation de carrosserie ou une chute de grande hauteur oriente immédiatement vers une suspicion de traumatisme grave, même si la victime semble stable.
  • Recherche du "Nombre" : Évaluer le nombre total de victimes pour ne pas oublier une personne éjectée ou un passager caché.
  • Demande de Renforts : C'est à ce stade que l'on décide si les moyens actuels (ex: un VSAV) sont suffisants ou s'il faut engager le SMUR, la police ou des moyens de désincarcération.

 

2. Le Deuxième Regard : L'Urgence Vitale (Bilan Primaire X-ABCDE)

On passe ici à une vision focalisée sur les fonctions vitales. Ce regard doit être ultra-rapide (moins d'une minute). Chaque problème identifié doit être traité avant de passer à la lettre suivante.

  • X – Exsangue (Hémorragies massives) : On recherche un saignement artériel ou veineux majeur. Action : Pose immédiate d'un garrot ou d'un pansement compressif.
  • A – Airways (Voies Aériennes) : La victime parle-t-elle ? Si non, les voies sont-elles obstruées ? Action : Bascule de la tête (hors traumatisme), pose d'une canule oropharyngée si nécessaire.
  • B – Breathing (Respiration) : Évaluation de la qualité du souffle.
    • Fréquence : Est-elle trop lente (bradypnée) ou trop rapide (tachypnée) ?
    • Amplitude et Bruits : Sifflements, râles, symétrie de la cage thoracique.
  • C – Circulation (État circulatoire) : Recherche de signes de choc.
    • Pouls : Radial présent ? Si non, carotidien ?
    • Peau : Présence de sueurs, pâleur, ou cyanose. Temps de Recoloration Cutanée (TRC) > 2 secondes ?
  • D – Disability (Déficit Neurologique) :
    • Conscience : Score GCS (Glasgow) ou méthode simplifiée VPUA (Vigilant, Parole, Douleur, Aucune réponse).
    • Pupilles : Symétrie et réactivité à la lumière.
  • E – Exposure (Exposition / Environnement) : On examine rapidement le corps à la recherche d'autres lésions graves tout en luttant contre l'hypothermie (couverture de survie).

 

3. Le Troisième Regard : Le Bilan Médical (Bilan Complémentaire)

Une fois la victime stabilisée, le secouriste approfondit l'examen pour construire un diagnostic précis.

L'Interrogatoire (Méthode SAMPLE ou MHTA)

Pour ne rien oublier des antécédents, on utilise des acronymes structurés :

  • S (Signes) : Que ressent la victime (douleur, nausées) ?
  • A (Allergies) : Connues ?
  • M (Médicaments) : Traitement en cours ? (Anticoagulants ?)
  • P (Passé médical) : Antécédents, maladies, hospitalisations (MHTA).
  • L (Lunch) : Heure du dernier repas.
  • E (Événements) : Circonstances exactes précédant l'accident.

L'Examen Physique et Paramètres

On effectue un examen "tête aux pieds" : palpation, recherche de déformations ou de douleurs provoquées. On quantifie l'état de la victime avec des outils de mesure :

  • Tension Artérielle : (ex: 120/80 mmHg).
  • Saturation (SpO2) : Taux d'oxygène dans le sang.
  • Glycémie capillaire : Crucial pour les malaises.
  • Température : Pour détecter une fièvre ou une hypothermie.

 

4. Le Quatrième Regard : La Surveillance et Transmission

Le bilan n'est jamais figé. Cette étape assure la continuité des soins jusqu'au passage de relais à l'hôpital.

  • Réévaluation cyclique : Toutes les 5 minutes (victime instable) ou 15 minutes (victime stable), on recommence le 2ème regard (ABCDE).
  • Surveillance des gestes : Le garrot est-il toujours efficace ? L'oxygène coule-t-il toujours ? Le pansement est-il imbibé ?
  • Transmission Structurée : Le secouriste transmet son bilan au médecin régulateur du SAMU (Centre 15) en suivant l'ordre des regards. Une bonne transmission permet une réponse médicale adaptée (envoi d'une équipe de réanimation ou simple conseil).

 

Pourquoi cette méthode est-elle une révolution ?

L'adoption du bilan Regard permet de briser l'« effet tunnel ». Face à une fracture ouverte impressionnante (qui ne tue pas immédiatement), le secouriste pourrait oublier de vérifier l'obstruction des voies aériennes (qui tue en 3 minutes).

Le bilan Regard force le professionnel à garder une distance critique :

  • Je vois le décor (Regard 1).
  • Je sauve la vie (Regard 2).
  • Je comprends le problème (Regard 3).
  • Je surveille l'évolution (Regard 4).

 

Les Outils Mémo du Bilan Regard

Pour chaque étape, les secouristes utilisent des « check-lists » mentales pour ne rien oublier. Voici les plus importantes :

Pour le 2ème Regard : L'Urgence Vitale (X-ABCDE)

On traite les problèmes dans cet ordre précis, du plus mortel au moins immédiat :

  • X (Exsangue) : Hémorragies massives (garrot ou pansement compressif).
  • A (Airways) : Voies aériennes (sont-elles libres ?).
  • B (Breathing) : Respiration (fréquence, bruits, essoufflement).
  • C (Circulation) : État de choc (pouls, pâleur, sueurs).
  • D (Disability) : Neurologie (est-elle consciente ? répond-elle aux ordres ?).
  • E (Exposure) : Exposition (recherche d'autres blessures et lutte contre le froid).

Pour le 3ème Regard : L'Interrogatoire (SAMPLE ou MHTA)

Pour comprendre le passé médical de la victime et les causes de l'accident :

  • S (Signes) : Ce que la victime ressent (douleur, fourmillements, nausées).
  • A (Allergies) : Allergies connues (médicaments, aliments).
  • M (Médicaments) : Traitements habituels pris par la victime.
  • P (Passé médical) : Antécédents (opérations, maladies chroniques).
  • L (Lunch) : Heure du dernier repas.
  • E (Événements) : Circonstances et chronologie exacte du malaise ou du choc.

Note : En France, on utilise souvent la variante MHTA (Maladies, Hospitalisations, Traitements, Allergies) pour la partie médicale.

Pour évaluer la conscience rapidement (VPUA)

Une échelle simple utilisée avant le score de Glasgow :

  • V (Vigilant) : La victime est consciente et parle normalement.
  • P (Parole) : Elle ne réagit que si on lui parle.
  • U (Urgence / Douleur) : Elle ne réagit qu'à une stimulation douloureuse.
  • A (Aucune réponse) : Elle est totalement inconsciente.

Pourquoi ces acronymes sont-ils essentiels ?

En intervention, le stress peut faire perdre jusqu'à 30 % de ses capacités d'analyse. Ces outils servent de filet de sécurité : ils garantissent que même sous une pression extrême, le secouriste suivra une méthode logique et ne passera pas à côté d'un détail vital.

 

Étude de cas : Accident de la voie publique (Chute de cycliste)

Accident de la routeContexte : Vous intervenez pour un cycliste de 45 ans renversé par une voiture. Il gît au sol, porte son casque, et semble désorienté.

1. Premier Regard : La Scène (Vision Large)

Avant de descendre du véhicule, le chef d'agrès analyse :

  • Sécurité : Balisage avec les gyrophares et pose de cônes pour protéger la zone.
  • Mécanisme : Le vélo est broyé, le pare-brise de la voiture est étoilé. Choc violent.
  • Moyens : Une seule victime. L'équipe actuelle suffit pour l'instant.
  • Action : "Zone sécurisée, on approche avec le sac de secours et le collier cervical."

2. Deuxième Regard : L'Urgence Vitale (Le Zoom)

L'équipier se place à la tête de la victime (maintien de tête) pendant que l'autre réalise le X-ABCDE :

  • X (Exsangue) : Pas de flaque de sang importante visible.
  • A (Airways) : La victime gémit. Les voies sont libres, mais le maintien du cou est maintenu.
  • B (Breathing) : Respiration rapide mais régulière. Pas de plaie au thorax.
  • C (Circulation) : Pouls radial présent mais rapide (tachycardie). Pas de sueurs.
  • D (Disability) : Score VPUA : La victime est en P (Parole). Elle est confuse, ne sait plus quel jour on est.
  • E (Exposure) : On couvre la victime avec une couverture de survie pour éviter le choc thermique.

3. Troisième Regard : Le Bilan Médical (Le Détail)

Le secouriste approfondit l'examen une fois la victime stabilisée :

  • Examen physique : Douleur vive à la cuisse gauche (suspicion de fracture du fémur).
  • Interrogatoire (SAMPLE) :
    • S : Douleur 8/10 à la jambe.
    • A : Aucune allergie connue.
    • M : Ne prend aucun médicament.
    • P : Pas d'antécédents médicaux particuliers.
    • L : A mangé à midi.
    • E : Allait au travail à vélo.
  • Paramètres : Tension 110/70, Saturation 97%, Fréquence cardiaque 105 bpm.

4. Quatrième Regard : La Surveillance et Transmission (La Boucle)

  • Action : Le chef d'agrès appelle le SAMU (Centre 15).
  • Transmission : "Ici VSAV 42, nous sommes sur un AVP vélo/auto. Premier regard : choc violent, zone sécurisée. Deuxième regard : Détresse neurologique légère (confusion), fonctions vitales stables, pas d'hémorragie. Troisième regard : Suspicion de fracture fermée du fémur gauche, douleur 8/10. Nous restons en surveillance (Quatrième regard) en attendant vos instructions."

Conclusion

Grâce à cette méthode, l'équipe n'a pas été distraite par la douleur à la jambe (impressionnante mais non mortelle) avant d'avoir vérifié la conscience et la respiration. Le bilan est structuré, ce qui rassure la victime et permet au médecin du SAMU de prendre une décision rapide.

 

Étude de cas : Malaise à domicile (Suspicion d'accident vasculaire)

MalaiseContexte : Vous êtes appelé pour une femme de 72 ans qui a fait un malaise dans sa cuisine. Son mari est présent et très inquiet.

1. Premier Regard : La Scène (Vision Large)

  • Sécurité : Environnement domestique calme. Pas de gaz, pas d'odeur suspecte. Chien de la famille enfermé dans une autre pièce pour éviter les perturbations.
  • Mécanisme : La victime est assise sur une chaise, tenue par son mari. Pas de chute apparente, mais elle semble affaissée sur le côté.
  • Moyens : Équipe de 3 secouristes suffisante.
  • Action : "On entre, sac de secours et oxygène prêts, mais on reste calme pour ne pas stresser la victime."

2. Deuxième Regard : L'Urgence Vitale (Le Zoom)

On recherche une menace immédiate sur la vie :

  • X (Exsangue) : Rien à signaler.
  • A (Airways) : La victime est consciente, mais elle a du mal à articuler. Ses voies sont libres.
  • B (Breathing) : Respiration calme, pas de bruits anormaux.
  • C (Circulation) : Pouls radial présent et régulier. Teint normal.
  • D (Disability) : Alerte ! On remarque une asymétrie du visage (bouche déviée) et une perte de force dans le bras droit. Elle est en V (Vigilant) mais confuse.
  • E (Exposure) : Pas de signes extérieurs de blessure. On l'installe confortablement.

3. Troisième Regard : Le Bilan Médical (Le Détail)

C'est ici que l'interrogatoire devient capital pour le médecin :

Interrogatoire (MHTA/SAMPLE) :

  • M (Maladies) : Hypertension artérielle et cholestérol.
  • H (Hospitalisation) : Chirurgie cardiaque il y a 5 ans.
  • T (Traitements) : Prend des anticoagulants (très important pour le SAMU).
  • A (Allergies) : Aucune.
  • E (Événements) : Le malaise a commencé brutalement il y a 20 minutes alors qu'elle préparait le café.
  • Paramètres : Tension élevée (180/100), Saturation 96%, Glycémie 1.10 g/L (on élimine un malaise lié au sucre).

4. Quatrième Regard : La Surveillance et Transmission (La Boucle)

  • Action : Appel immédiat au Centre 15.
  • Transmission : "VSAV 12 pour un bilan neurologique. Premier regard RAS. Deuxième regard : suspicion d'AVC avec hémiplégie droite et troubles de la parole, fonctions vitales stables. Troisième regard : antécédents d'HTA sous anticoagulants, début des symptômes à 08h10. Quatrième regard : nous surveillons la conscience en attendant votre décision d'orientation."

 

En résumé, la pédagogie du bilan Regard permet de transformer une intervention qui pourrait être chaotique en une procédure scientifique et sereine.

Elle garantit :

  • La sécurité des intervenants (1er regard).
  • La survie de la victime (2ème regard).
  • La précision du diagnostic médical (3ème regard).
  • La continuité des soins (4ème regard).